Sr Loreta Beccia, SMC – Yaoundé
Carême 2025, marché Mfundi, centre de Yaoundé, Cameroun, un groupe de femmes, travailleuses du grand marché de la capitale camerounaise, se réunit chaque vendredi pour prier ensemble. Pèlerines de la foi et de l’espérance suivant les pas du Maître. Chacune porte sa croix, ses préoccupations, ses douleurs physiques, ses maladies spirituelles, chacune porte la lourde croix d’un quotidien pas toujours facile à gérer, chacune avec une foi inébranlable et une forte participation émotionnelle.
Un chemin de croix en plein marché
Il est 15 heures, nous sommes à la porte du marché, une voix entonne un chant de Carême : “Oui, je me lèverai et j’irai vers mon Père…” … une croix en bois avec un Christ crucifié s’élève au-dessus des têtes des gens, encore nombreux au marché Mfundi, puis elle s’arrête, un espace se libère sur un étal de légumes sur lequel est placée une petite nappe blanche et dessus repose la croix : “Première station : Jésus est condamné à mort”… toutes à genoux sur la route sale et boueuse de Mfundi “… parce que par ta sainte croix tu as racheté le monde !“.
Une voix solitaire lit le texte évangélique avec solennité, mais aussi avec la simplicité d’une femme qui n’a fait que quelques années d’école primaire. Autour, le silence de celles qui se sont mises en chemin ; la curiosité de ceux qui passent près de ce groupe de femmes en adoration de la croix ; le respect des frères et sœurs musulmans qui bloquent le passage pour que les charrettes qui roulent à toute vitesse ralentissent… “L’innocent est condamné à mort !” … Prions pour ceux qui continuent de souffrir du jugement et de la condamnation injuste, demandons pardon pour nous, pour toutes les fois où nous condamnons et jugeons injustement notre prochain.
À la fin de chaque station, nous récitons ensemble un “Notre Père – Je vous salue Marie – Gloire au Père”, et ce qui est beau et émouvant ! Voir autour de nous des gens de tous âges bouger les lèvres en répétant une de ces prières entendues et apprises probablement dans l’enfance, de la bouche de leur grand-mère.
La prière vécue dans le quotidien
Un instant, les pèlerines avancent. De ce jour il ne restera probablement aucun souvenir à part la fatigue du travail et le gain en fin de journée, mais une prière s’est élevée vers Dieu, même de la bouche distraite de ce passant qui, pour un moment, s’est fait pèlerin de l’espérance et a prié pour les crucifiés de l’Histoire, pour les crucifiés d’aujourd’hui.
Le cortège avance, à chaque fois le même rituel se répète au milieu de la saleté du marché en travaux… à chaque fois, un espace se libère sur un étal de poisson, d’épices, de cacahuètes, de légumes, parmi les femmes qui vendent des avocats ou des mangues, abondants en cette saison. La croix est posée, une pause s’impose dans l’agitation de la journée, encore toutes à genoux “parce que par ta sainte croix tu as racheté le monde !”.
Il fait chaud, nous sommes toutes en sueur, nos pieds et nos genoux sont couverts de boue… Douzième station : “Jésus meurt sur la croix !”. Silence, nous restons toutes à genoux, quelques-unes la tête baissée, d’autres contemplant avec respect, amour, repentir et tendresse cet homme mort sur la croix… Dans le cœur de chacune, une seule prière : MERCI SEIGNEUR POUR TON AMOUR TOTAL ET GRATUIT.
L’important c’est le cœur et pas l’endroit
De nouveau debout, nous sommes presque à la fin du chemin de croix, nous nous approchons du poste de police où la commissaire nous attend et libère une place sur la table de son bureau. Nous étendons encore une fois la petite nappe qui n’est plus blanche, elle aussi a vécu avec nous son chemin de croix. Encore à genoux, encore le silence, encore la prière… Quatorzième station : “Jésus est déposé dans le tombeau”… Prions avec la certitude que cette pierre mise devant l’ouverture du tombeau neuf n’est pas le mot final, prions certaines que ce qui est au-delà est plus grand… prions parce que nous croyons en la Résurrection.
Le chemin de croix est terminé, les pèlerines refont le chemin en sens inverse en chantant en Ewondo un chant de louange à Dieu. Chacune reprend sa place à son étal laissé en garde à une voisine pendant le temps de la prière, chacune retourne à sa normalité mais plus rien n’est comme avant, Jésus a porté sur sa croix aussi leurs peines et leurs souffrances, aujourd’hui elles rentreront chez elles plus légères.

